Philippe Mailleux
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Christine De Naeyer / Texte critique pour l’exposition “un portrait insolite de Bruxelles” 2011

Bruxelles insolite : portrait d’une ville

La ville n’est pas un lieu, sinon pour le géomètre, qui en arpente la surface et en prend une mesure chiffrée, ou le statisticien féru d’arithmétique et de catégories. Éclectique, plurielle, c’est par fragments qu’une ville se livre, au passant comme au photographe d’un jour ou d’une vie, au travers d’expériences personnelles. Dès les débuts de la photographie au 19e siècle, Bruxelles, alors capitale d’un tout jeune pays à peine construit, est l’objet de toutes les attentions. Depuis, si elle n’est pas aussi prisée que Paris, sa Tour Eiffel, ses larges artères et ses pavés mouillés, c’est son métissage et sa surréalité fragile qui la font aimer des photographes.

Provinciale par son échelle, internationale par son statut de capitale européenne, Bruxelles étonne tant il y fait bon vivre, malgré la complexité de ses arcanes institutionnelles où l’on se perd comme en son Palais de Justice, tentaculaire et pompier. S’y côtoie une diversité culturelle impressionnante : une part substantielle de sa population lui vient en effet d’un ailleurs, proche ou lointain, tandis qu’en certains de ses quartiers cohabitent jusqu’à près de cent cinquante nationalités différentes. Les grands travaux urbains l’ont, c’est un fait reconnu, bien moins épargnée que les deux grandes guerres mondiales au siècle passé. Et ce sont jusqu’à certains de ses plus beaux joyaux, comme la Maison du Peuple signée Victor Horta, qui ont été broyés par ses pelleteuses, courant après on ne sait quel fatidique progrès.

Bruxellois attachés à leur ville, Philippe Mailleux et Brunno D’Alimonte sillonnent cette étonnante capitale, que d’aucuns considèrent comme un surprenant laboratoire du vivre-ensemble, riche d’enseignements, ce depuis plusieurs années déjà. Collectant des points de vue, sans présupposés ni plan préétabli, au hasard des rencontres et des découvertes, ils convient à apprécier Bruxelles en son quotidien. Leurs images gardent ainsi une précieuse mémoire de ces quartiers et paysages si familiers qu’on en oublie assurément trop souvent de les bien voir. Passant dans une rue comme à l’accoutumée, qui ne s’est déjà demandé, devant un espace soudain béant où une bâtisse tenait encore debout la veille, à quoi celle-ci pouvait bien encore ressembler ? Le souvenir s’efface trop vite, pris de vitesse par la voracité du temps.

Un œil grand ouvert veille au grain place Bara, photographié par Brunno D’Alimonte, seul vestige d’un atelier de photogravure abandonné depuis bien longtemps, tandis qu’une grille, saisie frontalement par Philippe Mailleux, accueille les visiteurs de « La Maison de Tous » à Boitsfort, vaste symbole s’il en est. L’on peut certes parcourir la ville en s’intéressant davantage à ses édifices patrimoniaux appréciés des touristes et des amoureux de vieilles pierres, mais ce sont plutôt ses innombrables surprises visuelles qui ont été investies ici : chancres urbains, travaux inutiles et inachevés, chantiers en éternel devenir, signatures anonymes et expressions graphiques telles que tags, graffs et pochoirs, venues concurrencer les affiches publicitaires et devantures de boutiques…

Investissant les espaces urbains, façades, rues, couloirs de gare et de métro, signalétiques diverses, c’est donc la ville plutôt que ses habitants, absents ou passants anonymes marchant au loin, qui a fait l’objet de toute leur attention. Surtout cette poésie décalée qui en traverse chaque recoin et qui confère à la capitale une âme et une musicalité particulières. Aussi est-ce pleinement à propos que leur portrait insolite investisse, en guise de cimaises temporaires, l’un de ces chancres urbains dont Bruxelles, la surréelle, semble détenir le secret, redonnant ainsi vie et raison d’être à quelques murs oubliés.

Christine De Naeyer